Imaginez une balance posée aux deux extrémités de la planète. Pendant quarante-quatre ans, des satellites l’ont scrutée, et le verdict vient de tomber : il manque 11 309 milliards de tonnes de glace. Ce n’est pas seulement un record, c’est une révélation sur la façon dont les glaces disparaissent vraiment.

On les surveille depuis les années 1970. Vingt-sept missions satellitaires ont scruté le Groenland et l’Antarctique sous tous les angles : leur épaisseur, leur masse, la vitesse à laquelle la glace s’écoule. Et pour la première fois, un programme international vient de rassembler toutes ces données dans un seul bilan, publié le 16 septembre dans la revue Scientific Data.

Le programme s’appelle IMBIE, pour Ice Sheet Mass Balance Inter-comparison Exercise. Il est porté par l’Agence spatiale européenne et la NASA, et il croise quarante-deux études indépendantes.

La glace ne fond pas seulement : elle s’enfuit vers la mer

Tout le monde imagine la même scène : la chaleur fait fondre la glace, l’eau coule vers l’océan. La réalité est tout autre. Environ 84 % de la perte de masse ne vient pas de la fonte en surface, mais d’un phénomène dynamique : les glaciers accélèrent, se fragmentent et glissent vers la mer.

C’est l’interaction avec l’océan qui fait l’essentiel du travail. Des eaux plus chaudes viennent ronger les marges des glaciers, par en dessous et par leurs fronts. Fragilisés, les glaciers coulent plus vite et déversent leur glace dans la mer, où elle finit par fondre.

La glace des pôles ne disparaît pas comme un glaçon dans un verre d’eau. Elle s’écoule, elle accélère, elle se jette dans l’océan : la vraie bataille se joue sous la glace, pas sur sa surface.

Front d’un glacier se jetant dans l’eau Un front glaciaire : 84 % de la perte de masse vient des glaciers qui accélèrent vers l’océan.

Dans les années 2010, les deux calottes perdaient de la glace environ quatre fois plus vite que dans les années 1970. Le Groenland est passé d’une soixantaine de milliards de tonnes perdues par an dans les années 1980 à 264 milliards dans les années 2000. En Antarctique, la perte annuelle est passée de 48 à plus de 200 milliards de tonnes entre les années 1980 et 2010.

Comment on a pesé deux continents de glace

Pour peser 11 309 milliards de tonnes de glace à des milliers de kilomètres de distance, les scientifiques ont sorti l’artillerie lourde :

  • 27 missions satellitaires ont été mobilisées, certaines en service depuis les années 1970 : CryoSat et Sentinel mesurent l’épaisseur, GRACE pèse la masse par gravimétrie, Landsat suit l’écoulement des glaciers.
  • 42 estimations indépendantes ont été croisées et confrontées pour obtenir un chiffre unique et robuste.
  • Les archives remontent à 1972 pour le Groenland et 1979 pour l’Antarctique, grâce aux premières images du satellite Landsat.
  • Résultat : 11 309 milliards de tonnes perdues, dont 1,81 cm de hausse du niveau des mers pour le Groenland et 1,33 cm pour l’Antarctique, soit 3,14 cm au total.

Pour se représenter une telle masse, les scientifiques proposent une image : elle suffirait à recouvrir le territoire continental des États-Unis d’une couche d’eau de 1,50 mètre. En Suisse, on obtiendrait une couche de 274 mètres, plus d’une fois et demie la hauteur du plus haut bâtiment du pays.

Le ralentissement qui ne doit pas nous endormir

Il y a pourtant une nuance : entre 2020 et 2023, la fonte a légèrement ralenti. En Antarctique de l’Est, des chutes de neige exceptionnelles ont temporairement regagné de la masse. Au Groenland, des étés plus doux ont réduit les pertes de surface.

Mais les chercheurs sont formels : ce ralentissement est conjoncturel, pas structurel. La tendance de fond reste l’accélération continue depuis les années 1990.

Iceberg à la dérive dans l’océan Un iceberg à la dérive : les deux calottes ont fait grimper les mers de 3,14 cm depuis 1979.

Trois centimètres, et des millions de vies en jeu

Trois centimètres et quatorze millimètres. C’est la hauteur d’un seuil de porte, quelque chose que l’on enjambe sans y penser. À l’échelle des océans, pourtant, ces trois centimètres exposent entre 6 et 9 millions de personnes supplémentaires aux inondations et à l’érosion côtière.

Les deux calottes du Groenland et de l’Antarctique concentrent à elles seules plus de 99 % de la glace terrestre. Ce que les satellites viennent de mesurer n’est donc pas un simple inventaire : c’est le pouls de la planète, pris à ses deux pôles en même temps.

Alors la prochaine fois que vous entendrez parler de la fonte des glaces, souvenez-vous de l’essentiel : ce n’est pas la chaleur qui vide les calottes, c’est la mer qui les tire vers elle. Et 11 309 milliards de tonnes, c’est beaucoup de glace à rattraper.