« Produit Sephora du 17 octobre », « vends pull volé pendant la manif » : depuis samedi, le butin des pillages s’étale sur Vinted, Leboncoin et eBay. Le gouvernement a convoqué les plateformes ce lundi. Et derrière les bonnes affaires, une menace très concrète pour qui clique sur « acheter ».

Des lots de rouges à lèvres flambant neufs, tous identiques. Un maillot de foot vendu avec son antivol encore accroché. Un sac entier de cosmétiques Sephora bradé 10 euros, photo à l’appui. Le soir même du samedi 17 octobre, pendant que les vitrines fumaient encore à Paris, Lyon ou Marseille, le butin des pillages a commencé à apparaître sur Vinted et Leboncoin. Certaines annonces affichaient la date du vol, d’autres le revendiquaient carrément, rapporte franceinfo. Ce lundi, les ministres Anne Le Hénanff et Serge Papin ont convoqué Vinted, Amazon, eBay, Leboncoin, Meta et TikTok. Au milieu de cette chasse, une question agite de plus en plus d’acheteurs : que risque l’acheteur qui, sans y prendre garde, achète un objet pillé ?

Ce que ça change pour vous

Premier point : acheter un objet volé n’est un recel que si vous saviez d’où il venait, explique l’analyse juridique publiée ce lundi par le site Trouvervotreavocat. Mais un prix cassé ou une annonce qui cite le 17 octobre suffisent souvent à prouver cette connaissance. Et le recel est puni de cinq ans de prison.

Deuxième point : même de bonne foi, vous n’êtes pas à l’abri. Le commerçant pillé reste le propriétaire légal : il peut réclamer son bien, et vous devrez le rendre sans être remboursé. Vous perdez l’objet et l’argent.

Troisième point : le terrain se resserre. Le Monde a constaté que certaines annonces douteuses publiées lundi étaient supprimées en quelques minutes. Vinted promet « une tolérance zéro » et le bannissement définitif des comptes en infraction. Les revendeurs, eux, seront « poursuivis », préviennent les ministres.

Le fil des événements

Samedi 17 octobre. Des manifestations contre la vie chère et la dégradation des services publics, parties pour être pacifiques dans plusieurs grandes villes, dégénèrent. Selon Reuters, la France connaît ce week-end-là ses pires émeutes depuis des décennies : au moins 3 000 commerces dégradés ou pillés selon le Premier ministre Sébastien Lecornu, pour plusieurs centaines de millions d’euros de dégâts selon Le Monde. Dès le soir même, les premières annonces suspectes apparaissent sur Vinted : vêtements, parfums, maquillage vendus pour une fraction de leur prix. À Lille, un maillot du LOSC est mis en vente juste après le pillage de la boutique du club, l’antivol toujours accroché. Des acheteurs publient même des messages du type « cherche maquillage du 17 ».

Une rue commerçante parisienne avec un magasin Sephora Rue commerçante parisienne : au moins 3 000 commerces ont été dégradés ou pillés pendant le week-end du 17 octobre, selon le gouvernement. (Photo d’illustration.)

Lundi 19 octobre. Les ministres du Numérique et du Commerce convoquent les plateformes pour une réunion associant aussi l’Intérieur et la Justice : « Nous attendons de ces plateformes qu’elles retirent sans délai les annonces en question », écrivent Anne Le Hénanff et Serge Papin. Vinted répond au Monde appliquer « une tolérance zéro » et collaborer « activement » avec les autorités. eBay, sollicitée par l’AFP, dit ne pas être « en mesure de confirmer une hausse » des annonces liées aux vols. Le Figaro rappelle que le même phénomène avait été constaté après les émeutes de l’été 2023.

« De tels comportements ne resteront pas impunis. Nous ne laisserons pas passer. » — Anne Le Hénanff et Serge Papin, lundi 19 octobre.

Que risque-t-on à acheter un objet volé sur Vinted ?

Le recel punit celui qui achète un objet en sachant qu’il provient d’un vol, jusqu’à cinq ans de prison. Pour établir que vous saviez, les enquêteurs n’ont pas besoin d’un aveu : un prix dérisoire pour du neuf, une annonce qui mentionne le 17 octobre, un vendeur qui revendique presque son larcin, tout cela fait office d’indices. Et même en toute bonne foi, le vrai propriétaire peut récupérer son bien : vous le rendez, sans remboursement.

Une personne consulte des annonces de vêtements d’occasion sur son téléphone Sur les plateformes de seconde main, un prix anormalement bas pour du neuf doit toujours alerter. (Photo d’illustration.)

Comment reconnaître une annonce suspecte ?

Les annonces repérées depuis samedi se ressemblent : des lots de produits neufs, tous identiques, vendus en bloc à prix cassé. Un particulier ne possède pas dix rouges à lèvres neufs de la même teinte. Autre signal : l’antivol encore présent sur un vêtement, ou les descriptifs qui citent la manifestation du 17 octobre. Lundi matin encore, RTL a trouvé un lot de rouges à lèvres présenté comme « produit Sephora du 17 octobre ». Enfin, méfiez-vous du vendeur qui esquive quand on lui demande une preuve d’achat : un vendeur honnête montre la facture et raconte où il a acheté l’article.

Un smartphone acheté à un particulier peut-il être bloqué ?

C’est le piège le plus coûteux. Un téléphone peut parfaitement fonctionner le jour de l’achat, puis perdre tout accès au réseau quelques jours plus tard : selon le site Verso, qui cite Numerama, le blocage par l’opérateur intervient dans les quatre jours ouvrés suivant la déclaration officielle de vol, et il est lié à l’IMEI de l’appareil. Changer de carte SIM ne contourne rien. Avant d’acheter, comparez le numéro IMEI affiché par le code *#06# à celui de la boîte d’origine et exigez la facture. Un téléphone neuf encore emballé, vendu sans facture à prix cassé, doit vous faire renoncer. Précision honnête : à ce jour, aucun smartphone issu de ces pillages n’a été formellement identifié dans une annonce.

Que faire si j’ai déjà acheté un objet douteux ?

Ne le revendez surtout pas : vous deviendriez à votre tour un maillon du circuit. Conservez l’annonce, les messages échangés et la preuve du paiement, puis signalez l’annonce à la plateforme : depuis ce week-end, les signalements liés aux pillages sont examinés en priorité. Si l’objet vous semble manifestement volé, un signalement au commissariat établit votre bonne foi et aide les enquêteurs à remonter jusqu’au vendeur. Car c’est lui, désormais, que l’Etat cherche.

Samedi soir, des pilleurs se filmaient avec leur butin sur TikTok, persuadés que l’anonymat les protégerait. Lundi, les ministres réunissaient six plateformes et deux fédérations pour organiser la traque. Entre les deux, il y a ces annonces qui disparaissent en quelques minutes, et ces acheteurs qui découvrent, un peu tard, qu’une bonne affaire à 10 euros peut coûter cinq ans.