Lundi 12 octobre au petit matin, des employés ont ouvert leurs chambres froides et reçu une bouffée d’air chaud en pleine figure. Pendant la nuit, des pirates avaient pris le contrôle des systèmes de réfrigération et transformé les congélateurs en radiateurs.
Un congélateur ne monte jamais à 50 degrés tout seul. Lundi 12 octobre à l’aube, les équipes d’un Intermarché du Sud-Ouest l’ont compris en ouvrant leur chambre froide : l’air brûlant qui s’en échappait n’avait rien d’une panne ordinaire. Pendant la nuit, cette cyberattaque contre des supermarchés français avait pris pour cible le logiciel qui pilote le froid des magasins, forçant les cycles de dégivrage à tourner en boucle. La température avait grimpé pendant des heures, sans que personne ne s’en aperçoive.
Le bilan, trois jours plus tard, donne le vertige : environ 400 magasins touchés dans toute la France, des tonnes de produits frais et surgelés jetés à la poubelle, des départs de feu signalés par le parquet de Paris, et des pertes qui se comptent en millions d’euros. Une cyberattaque d’une ampleur inédite, qui a visé le maillon le plus froid de la chaîne alimentaire.
Ce que ça change pour vous
- Des rayons frais et surgelés vidés : dans les enseignes touchées, des gondoles entières ont été mises à la poubelle. Avant de vous déplacer, vérifiez les disponibilités sur le site ou l’application Drive de votre magasin.
- Les produits douteux ont été retirés : Intermarché indique avoir jeté l’intégralité des produits concernés pour éviter tout risque sanitaire. Ce qui reste en rayon a été contrôlé.
- Aucune liste officielle des magasins touchés n’a été publiée : le plus simple reste de demander directement à votre magasin s’il a été affecté.
- Un produit décongelé ne se recongèle jamais : un aliment dont la chaîne du froid a été rompue doit être écarté, pas remis au congélateur.
- En cas de doute sur un achat effectué lundi matin, contactez le service client du point de vente et conservez votre ticket de caisse.
Des rayons surgelés vidés : les magasins touchés ont dû jeter l’intégralité des produits dont la chaîne du froid avait été rompue.
Comment des hackers ont-ils chauffé des frigos à 50 degrés ?
Le mode opératoire est d’une simplicité déconcertante. Les frigos des supermarchés modernes ne sont plus des appareils isolés : ils sont pilotés à distance par des logiciels de supervision, pour la maintenance et le réglage des températures. Les pirates ont visé précisément ce point d’entrée : les contrôleurs du fabricant danois Danfoss, qui équipent une grande partie des magasins français.
Selon Danfoss, la majorité des appareils touchés sont d’anciens modèles, les AK-SM800 et AK-SC355, arrivés en fin de vie et qui ne reçoivent plus de mises à jour de sécurité. Le fabricant confirme avoir prévenu ses clients et recommandé la migration vers des équipements récents. Des spécialistes de la cybersécurité estiment que ces boîtiers, directement exposés sur Internet, ont constitué une porte d’entrée idéale.
Le plus troublant reste la discrétion de l’attaque. D’après BFMTV, les pirates ont allongé le cycle de dégivrage, qui dure normalement une heure, jusqu’à huit heures d’affilée, de sorte que les alarmes n’ont sonné que tardivement. Dans un Intermarché de Gironde, l’intrusion aurait commencé vers 23 heures dimanche pour n’être découverte qu’à 4 heures du matin, quand la chambre froide avait déjà atteint 50 degrés et déclenché le système anti-incendie. Le Monde rapporte que l’opération a duré huit heures au total.
« S’attaquer à des équipements essentiels à la conservation des produits frais et à l’approvisionnement alimentaire des Français est d’une extrême gravité et inédit », a réagi Dominique Schelcher, PDG de Coopérative U.
Quels magasins ont été touchés ?
Le décompte varie selon les enseignes, mais l’ordre de grandeur est établi : environ 400 magasins. Plus de 300 points de vente Intermarché et Netto, une centaine de magasins Coopérative U, 80 supermarchés Carrefour, environ 5 % des magasins Monoprix et plusieurs E.Leclerc. Une centaine d’autres magasins auraient été déconnectés d’Internet par précaution.
Côté pertes, les chiffres donnent le tournis. Deux supermarchés alsaciens déclarent à eux seuls 270 000 euros de marchandises jetées. En Gironde, un magasin a mis 60 mètres cubes de nourriture à la poubelle, entre 150 000 et 200 000 euros de perte. Dans les Côtes-d’Armor, un Intermarché évalue son préjudice à 50 000 euros. Le PDG d’Intermarché, Thierry Cotillard, évoque « des dizaines de millions d’euros » à l’échelle nationale, sur une seule journée.
Les contrôleurs de température visés pilotent à distance les meubles réfrigérés et les chambres froides des magasins.
Cyberattaque des supermarchés : que faire pour vos courses cette semaine ?
Les enseignes assurent que les rayons ont été sécurisés, mais la prudence reste de mise. Vérifiez d’abord la disponibilité des produits frais et surgelés sur le Drive de votre magasin avant de vous déplacer : plusieurs points de vente ont annoncé un réapprovisionnement progressif d’ici la fin de la semaine.
Sur place, fiez-vous à vos sens. Un produit surgelé ramolli, un emballage gonflé ou une odeur suspecte sont des signaux d’alerte : la rupture de la chaîne du froid rend certains aliments impropres à la consommation, même s’ils ont l’air intacts. Et souvenez-vous de la règle d’or : un produit décongelé ne repart jamais au congélateur.
Si vous avez fait vos courses lundi 12 octobre au matin dans un magasin touché, vérifiez vos achats frais et surgelés. En cas de doute, le service client du magasin est votre premier interlocuteur.
L’attaque est-elle vraiment terminée ?
Rien n’est moins sûr. Mardi soir, l’ANSSI a publié un bulletin d’alerte : des campagnes d’attaques sont « probablement toujours en cours » contre ces équipements. Son directeur général, Vincent Strubel, juge « urgent » de déconnecter ces contrôleurs d’Internet ou d’appliquer un filtrage réseau très strict, en attendant d’en savoir plus. Le spécialiste Claroty assure même que d’anciens contrôleurs Danfoss AK-SM 800 sont toujours exposés en ligne.
La menace ne se limite d’ailleurs plus à Danfoss : l’ANSSI pointe aussi les systèmes Copeland Xweb et Dixell Xweb. Dans la nuit du 12 au 13 octobre, un E.Leclerc de Lescure-d’Albigeois, dans le Tarn, a été victime d’une attaque visant ses équipements Dixell et a dû vider et jeter toute la marchandise de ses frigos. Aux Pays-Bas, le géant Ahold Delhaize a préféré éteindre par précaution certains de ses systèmes, interrompant au passage ses livraisons à domicile.
Qui va payer les millions perdus ?
L’addition s’annonce salée, et personne ne sait encore qui la réglera. Intermarché a indiqué à l’AFP que les assurances des magasins ne couvrent pas ce type d’incident. Les distributeurs vont devoir absorber des pertes qui se chiffrent en millions, à moins que l’enquête ne permette d’identifier des responsables solvables.
Car l’enquête, elle, ne fait que commencer. Le parquet de Paris s’est saisi de sa propre initiative et a confié le dossier à l’Office anticybercriminalité, chargé de recenser les victimes et d’établir le lien entre l’attaque, les denrées détruites et les départs de feu. Le Premier ministre a également saisi l’ANSSI. Michel-Édouard Leclerc a reconnu sur CNews que la grande distribution n’avait « pas cette culture de la sécurité ».
Reste la question que les enquêteurs devront trancher : qui a voulu transformer les congélateurs de la France en fours, et dans quel but. Pour l’instant, aucune revendication n’a été publiée, et aucune piste n’est officiellement écartée.
