Ils portent le logo de France 24, la maquette du Figaro, les codes de Libération. Derrière ces faux reportages se cache pourtant la même fabrique : des opérations d’influence russes qui ont multiplié leur production par dix en un an. Et la France, à quelques mois de l’élection présidentielle, est leur cible préférée.

Ce lundi 28 septembre, l’organisation américaine NewsGuard publie un rapport qui fait froid dans le dos. Sa méthode favorite de la désinformation russe a changé d’échelle : au lieu de créer de faux sites à partir de rien, les campagnes pro-Kremlin copient purement et simplement les médias existants. Même logo, même charte graphique, même ton. Et ça marche : le nombre de faux reportages imitant des médias réputés fiables est passé de 44 au premier semestre 2025 à 421 au premier semestre 2026.

La France figure en tête des cibles. Huit médias français comptent parmi les quinze dont l’identité a été le plus usurpée, d’après les chiffres révélés lundi à l’AFP par Chine Labbé, rédactrice en chef de NewsGuard. Euronews, Libération, l’AFP elle-même, France 24 : personne n’est épargné.

850 % de faux reportages en plus : la machine s’emballe

Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, NewsGuard a recensé 906 faux reportages produits par trois opérations d’influence russes, en se faisant passer pour 163 marques médiatiques dans 21 pays. La tactique n’est pas nouvelle, mais son rythme est inédit. Selon le rapport, les autorités russes la jugent manifestement efficace, et l’intensifient à l’approche des élections.

Pour tromper le lecteur, les faussaires vont loin. Ils détournent les logos et les chartes graphiques des médias, créent parfois un site entier dont l’adresse ressemble à s’y méprendre à l’original, et glissent même des citations inventées de toutes pièces, attribuées à de véritables experts. La frontière entre le vrai et le faux devient floue à dessein.

Des journaux français sur une table de café à Paris Des journaux français en terrasse. Huit médias hexagonaux figurent parmi les quinze dont l’identité a été le plus usurpée.

La présidentielle française dans le viseur

Le plus inquiétant concerne le scrutin à venir. Rien qu’en France, 85 faux reportages en lien avec l’élection présidentielle ont été diffusés depuis cet été, affirme Chine Labbé. « Il y a une intensification des campagnes russes avant les élections », explique-t-elle. Et dans le cas français, « ça a commencé neuf mois avant le scrutin. C’est très tôt ».

Trois candidats déclarés ont déjà indiqué cet été avoir été visés : Gabriel Attal (Renaissance), Raphaël Glucksmann (Place publique) et Édouard Philippe (Horizons). Selon l’analyse de NewsGuard, Moscou les perçoit comme ceux ayant le plus de probabilité de poursuivre la politique diplomatique de la France vis-à-vis de l’Ukraine.

Sur des comptes X imitant Le Figaro, les enquêteurs ont repéré des vidéos grotesques, fabriquées de toutes pièces : l’une prétendait que Gabriel Attal aurait été victime d’abus sexuels de la part du Premier ministre suédois à l’âge de 14 ans, une autre affirmait que plus de 71 % des Français estimeraient que leur vie serait meilleure si Vladimir Poutine était président de la France. Tout est faux, bien sûr. Mais le format vidéo, la maquette copiée et le logo détourné suffisent à piéger.

« Ça a commencé neuf mois avant le scrutin. C’est très tôt. » — Chine Labbé, rédactrice en chef de NewsGuard, à l’AFP

Matriochka et Storm-1516 : les deux machines de guerre

Derrière la plupart de ces opérations, on retrouve des noms déjà connus du service français de vigilance contre les ingérences étrangères, Viginum. La campagne Matriochka produit environ une dizaine de fausses vidéos par jour, souvent de piètre qualité, diffusées via X et Telegram. Storm-1516 est moins prolifique, mais ses publications génèrent régulièrement des dizaines de millions de vues.

Une troisième opération, Doppelganger, reprenait les mêmes méthodes d’imitation, mais son activité semble avoir considérablement diminué depuis 2024. Les objectifs, eux, restent constants : discréditer le soutien occidental à l’Ukraine, salir la réputation des dirigeants occidentaux, attiser les tensions au sein des démocraties européennes et perturber les processus électoraux.

Une main tenant un smartphone affichant des articles d’actualité C’est souvent sur smartphone, via X ou Telegram, que circulent ces faux reportages imitant de vrais médias.

Comment ne pas se faire piéger

Face à ces contrefaçons, quelques réflexes simples :

  • vérifier l’adresse du site : les faux reprennent une URL très proche de l’original, à une lettre près ;
  • se méfier des logos flous ou des maquettes légèrement « à côté » ;
  • ouvrir le site officiel du média concerné pour vérifier que l’article existe vraiment ;
  • douter des citations fracassantes attribuées à des experts, sans source vérifiable ;
  • ne jamais relayer une vidéo « exclusive » qui n’apparaît sur aucun média établi.

D’ici au scrutin, les vérificateurs s’attendent à une accélération : la seule parade qui fonctionne reste la plus simple. Vérifier avant de partager.