Un commissaire des renseignements aurait reçu l’ordre d’écrire, contre son avis, que La France insoumise était « derrière » les violences du 17 octobre. Ce mardi 20 octobre, le mouvement de Jean-Luc Mélenchon réplique : il saisit la Cour de justice de la République contre le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Le gouvernement est en pleine tempête.

La France politique vient de basculer. Ce mardi 20 octobre au matin, Manuel Bompard, coordinateur national de La France insoumise, a annoncé sur France Info que son mouvement allait saisir la Cour de justice de la République contre le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez. Motif : les révélations d’une enquête de Mediapart publiée la veille au soir, selon laquelle le gouvernement aurait demandé aux services de renseignement d’imputer à LFI la responsabilité des violences urbaines du week-end. L’enquête cite un commissaire du renseignement territorial qui affirme, dans des échanges datés du 18 octobre, qu’on lui a demandé « texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT ». Le ministère de l’Intérieur dément avoir donné de telles consignes.

Ce que ça change pour vous

D’abord, la chronologie immédiate. La saisine annoncée ne fera pas tomber le gouvernement ce soir, mais elle plonge l’exécutif dans une crise d’une gravité inédite depuis la rentrée. Cet après-midi, les questions au gouvernement à l’Assemblée nationale s’annoncent électriques : le ministre de l’Intérieur est désormais directement visé par une procédure judiciaire annoncée.

Pour les Français, l’enjeu est concret. Un ministre de l’Intérieur affaibli, dont la démission a déjà été proposée dimanche et refusée par Emmanuel Macron selon l’AFP, pilote la réponse sécuritaire en pleine crise : nouveaux couvre-feux annoncés pour mardi soir, autoroute A55 fermée à Marseille, épisode méditerranéen violent dans le Sud-Est. La stabilité du poste compte quand les préfets doivent décider vite.

Et puis il y a l’agenda de la semaine. Sébastien Lecornu reçoit les syndicats mercredi et les partis politiques jeudi à Matignon. Jordan Bardella a déjà indiqué que le Rassemblement national se ferait représenter. Mathilde Panot, cheffe de file des députés LFI, a dit sur LCI ne pas savoir si son mouvement participerait. Chaque rendez-vous de la semaine se jouera désormais à l’ombre de cette affaire.

« Écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement » : ce que révèle Mediapart

Samedi 17 octobre, la France manifeste contre la vie chère. La journée dérape dans plusieurs villes : pillages, dégradations, commerces saccagés. Le gouvernement met immédiatement en cause l’« ultragauche » et La France insoumise. Sébastien Lecornu accuse le mouvement de vouloir « organiser un désordre profond » et pointe la « responsabilité politique » de LFI.

Dimanche 18 octobre, un commissaire du renseignement territorial écrit, dans des échanges consultés par Mediapart : « Quand on nous demande texto d’écrire que c’est LFI qui est derrière le mouvement alors que c’est objectivement faux de l’avis général des RT [renseignements territoriaux], forcément on a des décisions politiques. »

Lundi 19 octobre au soir, Mediapart publie son enquête, titrée sur « la fabrique d’un bouc émissaire ». Le ministère de l’Intérieur dément avoir donné de telles consignes. Jean-Luc Mélenchon réagit sur X dans la foulée : « Un article de Mediapart révèle comment la hiérarchie du renseignement demande de mettre en cause LFI en sachant que ce n’est pas vrai. »

Mardi 20 octobre au matin, Manuel Bompard annonce sur France Info la saisine de la Cour de justice de la République. Dans la matinée, LFI tient une conférence de presse retransmise en direct par l’AFP.

Manuel Bompard, coordinateur de La France insoumise, lors d’une séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale Manuel Bompard à l’Assemblée nationale, où les questions au gouvernement de ce mardi s’annoncent électriques.

« Ça s’appelle un scandale d’État » : la riposte de LFI

Le ton de Bompard, ce matin sur France Info, dit la gravité que le mouvement attribue à l’affaire : « Je vais saisir la Cour de justice de la République contre le ministre Nuñez, parce que fabriquer des faux documents… faire ce qu’on appelle de l’abus d’autorité, c’est-à-dire donner des consignes qui vont au-delà de ses prérogatives, ce sont des délits. »

Et d’ajouter : « Si les renseignements territoriaux produisent des rapports mensongers, si on leur demande d’écrire à l’intérieur de ces rapports des choses qui sont fausses (…) ça s’appelle un scandale d’État. »

Les soutiens débordent du seul camp insoumis. Olivier Faure, patron du Parti socialiste, a réagi sur X : « Si tel est le cas, c’est inadmissible. On a le droit de contester LFI, mais dans une démocratie on ne manipule pas la vérité pour éliminer un opposant. »

Qu’est-ce que la Cour de justice de la République ?

La Cour de justice de la République est la juridiction compétente pour juger les membres du gouvernement pour des faits commis dans l’exercice de leurs fonctions. La saisine annoncée par LFI ne signifie pas que le ministre sera jugé demain : la procédure commence par un examen de la demande, puis une éventuelle instruction.

Pour le lecteur, l’essentiel est ailleurs : un ministre de l’Intérieur visé par une telle procédure en pleine crise de sécurité intérieure, c’est du jamais-vu depuis des années. Le symbole pèse autant que la procédure.

La colonnade du palais de justice de Paris, symbole de la procédure engagée devant la Cour de justice de la République Le palais de justice de Paris : la procédure annoncée par LFI passera par la Cour de justice de la République.

Pourquoi le gouvernement est-il sous pression ?

Parce que l’affaire Mediapart n’arrive pas seule. Laurent Nuñez a reconnu dimanche une « perte de contrôle » dans certaines villes, a proposé sa démission, et Emmanuel Macron l’a refusée, rapporte l’AFP. Un ministre maintenu de justesse, désormais visé par une saisine de la CJR : la position est intenable politiquement.

Parce que les chiffres pèsent. Le ministre de la Justice Gérald Darmanin a annoncé mardi que 123 personnes avaient déjà été incarcérées depuis le début des violences, et les parquets requalifient en « criminalité organisée », ce qui porte les gardes à vue à 72 heures, selon l’AFP. L’incendie de la mairie de Limoges, samedi, a valu la saisine de la sous-direction antiterroriste.

Et parce que la rue ne s’est pas calmée. Le gouvernement multiplie les appels à la vigilance, décrète de nouveaux couvre-feux, renforce les dispositifs. Le Premier ministre se rendra à Limoges vendredi. Chaque décision sécuritaire de la semaine sera lue à travers le prisme de cette affaire.

« Qu’on en vienne à manipuler le travail des renseignements territoriaux pour essayer de cibler la France insoumise et de lui imputer une responsabilité dans des actes sur lesquels elle n’a aucune responsabilité, c’est absolument inacceptable. » — Manuel Bompard, sur France Info

Dans les couloirs de l’Assemblée, ce mardi, une question revient sur toutes les lèvres : combien de temps le gouvernement pourra-t-il tenir les deux fronts, la rue et l’affaire ? La réponse viendra peut-être cet après-midi, à l’heure des questions au gouvernement.

Sources : AFP, EFE, Franceinfo, Le Figaro, HuffPost, Mediapart.