Il a 95 ans, il est né à Boulogne-Billancourt, et ses travaux ont discrètement façonné les médicaments que vous avalez chaque matin. Ce mercredi 7 octobre, l’Académie royale des sciences de Suède a enfin prononcé son nom : Henri Kagan, chimiste français, prix Nobel de chimie 2026 aux côtés du Japonais Kenso Soai.
Ce mercredi 7 octobre, Stockholm a tranché : le prix Nobel de chimie 2026 revient au Français Henri Kagan, 95 ans, et au Japonais Kenso Soai, 76 ans. L’Académie royale des sciences de Suède les récompense « pour la découverte des effets non linéaires et de l’autocatalyse dans la synthèse organique asymétrique ». Derrière cette formule austère se cache l’un des plus beaux mystères de la science : celui des molécules qui se ressemblent comme deux mains.
Qui sont les deux lauréats du Nobel de chimie 2026 ?
Henri Kagan est né le 15 décembre 1930 à Boulogne-Billancourt. Formé à la faculté des sciences de Paris, il a mené toute sa carrière à l’université Paris-Sud, devenue Paris-Saclay, où il est aujourd’hui professeur émérite. Prix Wolf de chimie en 2001, médaille Lavoisier en 2013, chevalier de la Légion d’honneur : son étagère à trophées débordait déjà. Il lui manquait le plus prestigieux.
Kenso Soai, lui, est né le 3 mai 1950 à Fuchū, au Japon. Professeur à l’université des sciences de Tokyo, il faisait ses courses ce mercredi matin quand le téléphone a sonné. Joint par la fondation Nobel pendant la conférence de presse, il a lâché : « C’est le jour le plus excitant de ma vie, je suis très heureux de partager ce prix avec le professeur Henri Kagan. » Au même moment, le comité cherchait encore à joindre son colauréat français, selon l’agence AP.
La cérémonie de remise des prix se tient chaque année au Konserthuset de Stockholm. Les lauréats 2026 recevront leur médaille le 10 décembre.
C’est quoi, le mystère des molécules « images miroirs » ?
Regardez vos mains. Elles se ressemblent, mais impossible de les superposer : l’une est l’image miroir de l’autre. De nombreuses molécules du vivant fonctionnent pareil. Les acides aminés, les briques de nos protéines, existent en deux versions miroirs, mais nos cellules n’utilisent presque toujours qu’une seule. Les chimistes appellent cela l’homochiralité, du grec « même main ».
Pendant plus d’un siècle, personne n’a su expliquer comment la nature parvenait à ce tri. Dans les tubes à essai, les réactions produisaient invariablement les deux versions en quantités égales. Dans la lignée des travaux de Louis Pasteur, Kagan puis Soai ont montré qu’on pouvait forcer la chimie à choisir son camp. « Henri Kagan et Kenso Soai ont apporté une solution à un mystère vieux de plus d’un siècle : comment l’homochiralité peut émerger spontanément », a résumé Heiner Linke, président du comité Nobel de chimie.
Pour sentir la différence, prenez la carvone : l’une de ses versions sent la menthe, l’autre le cumin. Même molécule, deux parfums. Quand il s’agit de soigner, l’enjeu devient autrement sérieux.
Pourquoi cette découverte change vos médicaments
C’est ici que les travaux des deux hommes touchent votre armoire à pharmacie. Dans les années 1980, Henri Kagan découvre une méthode pour orienter les réactions chimiques et obtenir un excédent de la version désirée. Une avancée que le comité Nobel juge « révolutionnaire » pour les chimistes qui conçoivent les réactions servant à fabriquer médicaments, parfums et nouveaux matériaux.
Kenso Soai est allé plus loin encore : il a conçu la première réaction chimique qui ne produit qu’une seule des deux images miroirs. À part le vivant lui-même, personne n’avait jamais réussi cet exploit. La « réaction de Soai » compte, pour l’Académie, parmi les expériences les plus spectaculaires jamais menées en chimie.
La synthèse asymétrique permet de ne fabriquer que la « bonne » version d’une molécule, un savoir-faire décisif pour l’industrie pharmaceutique.
Pourquoi tant d’efforts ? Parce que la version « gauche » d’un médicament peut soigner pendant que sa jumelle « droite » reste inerte, ou pire. Le drame de la thalidomide, dans les années 1960, a montré au monde entier ce qu’une mauvaise version d’une molécule pouvait coûter. Depuis, l’industrie pharmaceutique ne jure que par la pureté des formes. Les méthodes de Kagan et Soai lui ont donné les outils pour l’atteindre.
« C’est probablement l’expérience la plus cool de la chimie organique. » Peter Somfai, membre du comité Nobel, à propos de la réaction de Soai.
Pourquoi Henri Kagan avait-il été écarté en 2001 ?
La récompense de ce mercredi a aussi un parfum de revanche. En 2001, le Nobel de chimie avait couronné des travaux sur un sujet voisin, la catalyse asymétrique, sans citer Kagan, pourtant considéré dans le monde entier comme l’un des pères de la discipline. Vingt-cinq ans plus tard, Stockholm a corrigé le tir.
Combien touche-t-on avec un prix Nobel ?
La dotation 2026 s’élève à 12 millions de couronnes suédoises, soit environ 1,07 million d’euros selon Reuters, à partager entre les deux lauréats. S’y ajoutent la médaille d’or et le diplôme, remis le 10 décembre à Stockholm, date anniversaire de la mort d’Alfred Nobel.
Quelle est la suite de la semaine Nobel ?
Le bal des annonces continue : le prix de littérature tombe jeudi 8 octobre, celui de la paix vendredi 9, et le prix d’économie lundi 12 octobre. Lundi, c’est l’optogénétique qui avait ouvert la semaine, une découverte que nous vous racontions ici même, suivie mardi par le physicien Francis Halzen et sa traque des neutrinos fantômes.
À 95 ans, Henri Kagan n’a plus rien à prouver. Sauf, peut-être, que la patience est aussi une forme de génie.
