Le pouvoir d’achat des Français vient de franchir une barre que les statisticiens regardent de travers : deux années de baisse d’affilée. Depuis 1960, cela n’était arrivé que deux fois. Et la facture est déjà là : 1 200 euros en moins, en valeur réelle, pour une famille de deux adultes et deux enfants.
La France traverse une crise du pouvoir d’achat que Le Monde, chiffres à l’appui, n’hésite pas à qualifier d’historique. La perte de pouvoir d’achat des familles atteint 1 200 euros depuis 2024 pour un couple avec deux enfants, et 600 euros pour un adulte seul, en valeur réelle, c’est-à-dire corrigée de l’inflation. Le calcul est de l’Institut français de l’économie (IFE), publié le 30 septembre par le quotidien.
Ces chiffres tombent après neuf mois d’année. Et ils ne sont pas isolés : ils confirment une dégradation que l’Insee mesure depuis des mois.
Deux années de baisse d’affilée : que s’est-il passé ?
Le pouvoir d’achat par unité de consommation, l’indicateur que l’Insee suit pour mesurer le niveau de vie réel des ménages, a reculé de 0,7 % en 2025. Il est en passe de reculer encore de 0,7 % en 2026. Deux reculs sur deux années consécutives : depuis que l’Institut a lancé cette série statistique, en 1960, la France n’a connu que deux périodes comparables.
La première, c’était 1983-1984, le tournant de la rigueur sous François Mitterrand. La seconde, de 2010 à 2013, dans le sillage de la grande crise financière, elle aussi en période de durcissement budgétaire. La période actuelle est la troisième.
Les notes de l’Insee publiées en septembre 2026 vont dans le même sens : le pouvoir d’achat du revenu disponible brut se contracte de 0,4 % en 2025 et de 0,4 % en 2026. Et les revenus d’activité réels reculent pour la première fois depuis 1993, hors crise sanitaire.
Pourquoi les salaires ne suffisent plus à compenser ?
Depuis 2019, les salaires réels sont en baisse, un phénomène rare dans l’économie française. Depuis 2021, l’inflation a augmenté de 21,3 % quand les salaires n’ont progressé que de 18,7 %, d’après les travaux cités par Le Monde.
Pendant des années, les transferts sociaux (retraites indexées, prestations, baisses d’impôts comme la taxe d’habitation) et les revenus du patrimoine ont amorti la chute. Cet amortisseur a cessé de fonctionner en 2025 et 2026 : les compensations qui soutenaient le pouvoir d’achat ont disparu, et les patrimoines, après avoir flambé en 2024, se sont tassés.
« Cette année, on est vraiment entré dans le dur. » Mathieu Plane, économiste à l’IFE, dans Le Monde.
Raul Sampognaro, également à l’IFE, ajoute une nuance qui compte : le recul de 1983 faisait suite à des années de croissance du pouvoir d’achat très dynamiques, ce qui adoucissait la chute. Aujourd’hui, il n’y a pas eu d’années grasses avant. Le terrain était déjà sec.
Dans les rayons, les prix augmentent plus vite que les salaires depuis 2021 : les ménages arbitrent en permanence.
Ce que ça change pour vous : combien, quand, qui ?
Combien ? Les 1 200 euros de l’IFE sont une moyenne pour une famille de deux adultes et deux enfants, en valeur réelle, cumulée depuis 2024. Pour un adulte seul, la perte moyenne atteint 600 euros. Et le chiffre est une moyenne : l’Insee a déjà montré que, à consommation égale, le choc inflationniste pèse deux fois plus lourd sur les 20 % les plus modestes que sur les plus aisés.
Quand ? C’est déjà là. Les reculs de 2025 et 2026 sont mesurés, pas projetés : les neuf premiers mois de l’année se sont écoulés. Et les perspectives ne prévoient pas de rebond rapide, la dette française limitant les marges de manœuvre de l’État pour compenser.
Qui est concerné ? Tous les ménages, mais pas de la même façon. Les salariés voient leurs revenus réels reculer ; les retraités, eux, font face à des pensions dont la revalorisation ralentit (voir notre article sur le gel envisagé au-delà de 1 260 euros pour 2027). Les ménages modestes, qui consacrent une part plus grande de leur budget à l’énergie et à l’alimentation, encaissent le choc de plein fouet.
Que pouvez-vous encore faire pour limiter la casse ?
Aucune mesure générale d’atténuation n’est annoncée. Il reste ce que chacun peut faire, tout de suite :
- Vérifiez les aides auxquelles vous avez droit. Prime d’activité, chèque énergie, aides au logement, bourses scolaires : beaucoup de foyers éligibles ne font jamais la demande. Le simulateur de la CAF et celui de Mes-aides permettent un premier chiffrage en quelques minutes.
- Recalculez votre budget énergie. Avec la saison de chauffe qui commence, comparer les offres et ajuster la température de consigne d’un ou deux degrés fait une vraie différence sur la facture.
- Chassez les dépenses d’inertie. Assurances, abonnements téléphoniques, frais bancaires : renégocier une fois par an, c’est un réflexe que le contexte a rendu rentable.
Un budget passé au crible, calculatrice en main : dans beaucoup de foyers, chaque dépense est désormais comptée.
Le pouvoir d’achat est redevenu, dans les enquêtes d’opinion, la première préoccupation des Français. Les chiffres de l’IFE expliquent pourquoi : cette fois, la baisse n’est pas un accident de parcours. Elle dure, elle s’installe, et elle arrive alors que les amortisseurs sont épuisés.
